Dites bonjour à la nouvelle génération d'influenceuses en images de synthèse

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Non, il ne s'agit pas d'un épisode de Black Mirror

Elles se prénomment Shudu ou encore Lil Miquela, sont suivies par des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux, postent des photos de leurs OOTD, partagent leurs opinions et leurs valeurs auprès de leur communauté...  elles sont ce que l'on appelle aujourd'hui des influenceuses, des personnalités d'Internet qui utilisent leur popularité pour inspirer la nouvelle génération, la fédérer, communiquer auprès d'elle des fins commerciales. Sauf que Shudu et Lil Miquela ne sont pas tout à fait des influenceuses classiques, des sortes de Kendall Jenner ou de Chiara Ferragni puisqu'à la différence de ses dernières, elles ne sont pas réelles. Elles font des selfies habillées en Chanel ou Gucci, prennent des photos entre potes, exposent leurs manucures, posent pour des photographes ou partagent leurs sons... et ne sont pourtant que des images de synthèse, des humanoïdes générés par ordinateur qui n'ont rien de vivant et encore mois de tangible. Les influenceurs 100% digitaux, la relève des Instagrammeurs, Youtubeurs, mannequins et artistes au sens large ?

A l'heure où les robots et poupées humanoïdes sont en pleine expansion, menaçant de faire irruption dans nos vies et de remplacer parfois la main-d'oeuvre humaine, la création de "personnalités publiques" entièrement fictives ne semble plus si farfelu. A la fin des années 2000, le Japon créait une chanteuse prénommée Hatsune Miku qui enregistrait des singles et performait même sur scène sous forme d'hologramme (Marc Jacobs l'avait d'ailleurs habillée en 2013 lorsqu'il travaillait encore chez Louis Vuitton) et en 2017, la Chine a donné "naissance" à Sophia, un robot à l'apparence humaine dotée d'intelligence artificielle. Découvrir qu'une influenceuse Instagram est donc entièrement digitale peut paraître banal voire sensé, surtout pour des détracteurs des nouvelles professions du digital qui questionnent encore aujourd'hui la pertinence d'un métier comme celui de blogueur ou influenceur. Mais qu'implique l'arrivée de ces influenceurs informatisés pour ceux qui, à l'inverse, sont faits de chair et de sang ?

Si Miquela et Shudu sont pour l'instant les deux seules influenceuses entièrement numériques existantes, il y a fort à parier que le filon finira bientôt par être exploité plus largement. Dans le domaine de la mode et de la beauté, notamment - puisque Miquela et Shudu se sont érigées en ambassadrices de marques telles que Fenty Beauty, Pat McGrath, Supreme ou encore Calvin Klein - le phénomène pourrait bien intéresser les marques du secteur qui pourraient signer des contrats avec les influenceuses 3.0 voire même créer leur propre égérie. Forcément, quelle marque ne voudrait pas d'une parfaite ambassadrice ? D'une personnalité en phase avec leur esthétique, leurs valeurs, les tendances d'aujourd'hui ; une "personne" (et c'est le cas de le dire) qui sache parfaitement communiquer à leur profit, qui agisse de manière exemplaire... et qui ne coûte pas grand chose, si ce n'est le travail d'un graphiste et d'un community manager pour animer les communautés. Après une certaine branche du journalisme supplantée par les influenceuses, ces dernières mêmes pourraient finir prochainement au chômage technique, détrônées par les Instagirls numériques, si le phénomène Lil Miquela venait à se répandre.

Forcément, impossible de ne pas percevoir là les dérives et les dangers de cette nouvelle (potentielle) génération d'influenceurs en images de synthèse (ça pourrait donner des idées aux scénaristes de Black Mirror). Parce que si Miquela et Shudu sont plutôt ludiques et qu'elles ne font de mal à personne - même si elles ont troublé, agacé, questionné, fait jaser les followers qui ont débattu sur leur caractère réel ou irréel - l'émergence de figures d'influence digitales pourrait non seulement raviver la bataille contre les silhouettes filiformes et retouchées (va-t-on vraiment créer des humanoïdes avec des vergetures et de l'acné ?) mais peut-être même remettre en question la valeur de l'être humain : il n'y a que les icônes digitales qui soient à la hauteur, elles ne peuvent pas décevoir.

Malgré tout, difficile pour l'instant d'imaginer un avenir pérenne à ces nouveaux influenceurs de pixels : s'ils seront un temps distrayants, stupéfiants, les gens se laisseront-ils vraiment influencer par ces sosies de Sims ? Les gens préféreront-ils vraiment ces mirages aux véritables personnes ? Parviendront-ils à s'identifier à des robots ? A l'heure de toute cette effervescence technologique, n'y aura-t-il pas dans ce domaine-là aussi une volonté de revenir à l'essentiel et de renouer avec le vrai ? Une chose est sûre, on ne connaît pas encore la fin de l'histoire.

Source : Shoko - Crédit : Instagram @lilmiquela