Féminisme, cinéma, tradition : On a rencontré Lina El Arabi, l'actrice de Noces

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Lina El Arabi est superbe dans Noces

Le film Noces nous a beaucoup touché : par son scénario, mais également par la justesse de ses personnages. Nous avons pu rencontrer Lina El Arabi, l'actrice principale qui joue le rôle de Zahira.

Nous vous l'avions déjà présenté : Noces, le film poignant qui va changer votre vision de la femme d'aujourd'hui. Véritable coup de coeur de la rédac, le nouveau long-métrage de Stéphane Streker est un petit bijou à découvrir au cinéma d'urgence. Traitant d'un sujet particulièrement important et parlant pour les femmes que nous sommes, nous avons souhaité en discuter avec l'actrice principale du film : Lina El Arabi. Engagée, ambitieuse et très accessible, la jeune femme a bien voulu répondre à toutes nos questions.

Est-ce que tu peux nous raconter ton parcours, nous expliquer comment tu es arrivée sur le film Noces ?

J’ai 21 ans, je suis étudiante en 3ème année de journalisme. J’ai toujours été au conservatoire où j’ai appris le violon et la danse classique et je ne sais pas si c’est ce qui m’a conduite au théâtre, mais j’ai toujours été assez ouverte artistiquement. Je passe des castings depuis que j’ai 10 ans, mais j'ai rapidement décidé que je n’avais pas besoin d’être hyper connue pour choisir mes rôles. Je ne cours donc pas après les casting et après les grands rôles du cinéma. Je ne suis pas prête à tout pour un rôle et je veux faire des films qui me plaisent, qui provoquent quelque chose en moi et dont je suis fière, comme le film Noces.

Peux-tu nous parler de Zahira, ton personnage dans Noces, te sens-tu proche d’elle ?

Je me sens proche d’elle parce qu’on a le même âge, qu’on a des origines autres que françaises et qu’on a grandi dans un pays occidental, mais quand je vois les gens sortir de la salle après avoir vu le film j’ai l’impression qu’on a pas besoin d’avoir son âge, d’être une fille et d’avoir des origines étrangères pour se reconnaître dans Zahira. Je pense que c’est un personnage qui touche tout le monde. Je me reconnais également en elle car elle a un bon caractère, elle sait où elle va et ce qu’elle veut.

Est-ce que c’est quelque chose que tu recherches dans tes rôles ? Une certaine ressemblance avec ta personnalité?

Non, même si pour le moment je n’ai choisi que des rôles qui me ressemblent un peu, je rêve d’être dans la composition, mais je n’en ai pas encore eu l’occasion. Non, si je ne faisais que des rôles qui me ressemblent ça ne serait pas très intéressant !

C’est ton premier rôle au cinéma et tu t’attaques à des sujets très sérieux comme le mariage forcé, la religion, la tradition… Ça ne t’a pas fait peur ?

Non, je pense que le cinéma est un reflet de la société dans laquelle on vit et qu’il a un impact énorme sur les gens et leur manière de penser. Je suis une personne engagée politiquement et socialement, donc ce n’est pas vraiment surprenant que je fasse des films qui sont eux-mêmes engagés.

Quelle a été ta première réaction après avoir terminé le scénario de Noces ?

J’ai pleuré, vraiment. Quand j’ai lu le scénario j’ai fondu en larmes, je l’ai donné à ma mère qui a pleuré, à mon frère qui a pleuré… J’ai fait pleurer tout le monde ! Le scénario était tellement bien écrit, on n'a même pas changé une ligne ! J’étais vraiment très émue et stressée de me dire qu’il fallait vraiment que je sois à la hauteur de Zahira.

Dans Noces on découvre une jeune fille qui vit avec son temps dans un monde occidental, mais dès qu’elle rentre chez elle, elle retrouve une famille très traditionnelle où le mode de vie change complètement, avec beaucoup moins de libertés. Comment as-tu vécu ça en tant que jeune femme engagée, à l’heure où le féminisme fait beaucoup parler de lui ?

Je suis très énervée par toutes les filles qui disent qu’elles ne sont pas féministes, on peut l’être juste en étant femme et en poussant des coup de gueules quand il faut en pousser, en faisant en sorte de ne plus être vue comme une femme, mais comme soit une bonne journaliste, un bon acteur… Le sexisme et la discrimination commencent très tôt, je me bats contre ça, ça commence dès qu’on te rencontre et que le premier truc qu’on dit de toi ce n’est pas que tu es douée dans ce que tu fais, mais que tu es “très jolie”. Le sexisme c’est te réduire à ton simple utérus. Mais le côté “la femme est supérieur à l’homme” je ne suis pas d’accord. On est tous égaux, il ne faut pas pousser le féminisme trop loin non plus. Noces s’inscrit là-dedans, parce que c’est une héroïne qui se rebelle contre des traditions qui s’imposent au femmes, mais pas que… Le mari potentiel de Zahira dans le film, il n’a rien demandé non plus, il a l’air content parce que lui, il a été conditionné toute son enfance. Le problème pour Zahira c’est qu’elle a les mêmes traditions que lui, mais elle n’est pas née au Pakistan, elle a ses potes, elle vit en Occident. Elle est consciente des traditions respectées par sa famille, mais elle n’est pas d’accord quand ça lui arrive à elle.

La relation entre Zahira et son frère Amir est très intense, comment ça s’est passé sur le tournage entre toi et Sébastien Houbani ?

Sébastien Houbani est pour moi l’un des acteurs les plus doués de sa génération et aujourd’hui il est vraiment devenu mon frère. J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec lui parce que j’étais la dernière à rejoindre l’équipe et c’était assez stressant de me dire que j’allais devoir créer en une semaine une relation de confiance alors qu’on ne se connaissait pas. Mais j’ai rencontré quelqu’un de vraiment bienveillant, qui pense à l’autre avant de penser à lui, il m’a vraiment facilité le travail. Il se trouve aussi que j’ai un grand frère de 25 ans, nous sommes vraiment très proches, on s’aime à la folie et on a la même complicité. Le scénario a fait écho à cette relation que j’ai avec mon frère, c’est peut-être ça aussi qui m’a fait pleurer.

La scène la plus importante du film pour toi c’est laquelle ?

C’est la scène entre le père de Zahira et celui de sa meilleure amie. C’est vraiment là où on voit vraiment le choc des traditions, le choc des cultures. On a le père de Zahira qui dit : “Ma fille je vais la marier de force, c’est ma vie et celle de ma fille et ça ne te regarde pas” et de l’autre côté on a le père de la meilleure amie de Zahira, qui ne partage pas les mêmes traditions. Il lui répond : “Mais c’est pas possible, tu ne peux pas réagir comme ça” et il lui dit la phrase la plus bête, mais en même temps qui représente le mieux la situation : “Mais elle est majeure”... Ce à quoi le père de Zahira répond “Et alors ?”. Aucun parent au monde n’a dit un jour “Ma fille tu es majeure, tu fais ce que tu veux et ta vie je m’en fous”... On est dans un dialogue de sourds où personne ne se comprend. C’est hyper fort parce qu’avec Noces, on ne te demande pas de dire “Le mariage forcé c’est génial” ou “le mariage forcé c’est de la merde”, on te demande juste de te dire “ok le mariage forcé ce n’est pas ma philosophie de vie, ce n’est pas comme ça que je vois les choses, mais je peux m’ouvrir et essayer de comprendre”.

Quelle a été ta réaction quand tu t’es vue à l’écran pour la première fois ?

C’est marrant parce que y a beaucoup d’acteurs qui disent qu’ils détestent se voir à l’écran, mais moi non. Je pensais que ça me ferait du mal et pourtant, j’étais tellement dans le film que ça ne m’a pas gênée. Ce n’était pas moi c’était Zahira, c’était quelqu’un d’autre. J’ai horreur de me voir en interview parce que je me trouve tous les défauts du monde, mais quand je joue ce n’est pas moi.

Qu’est-ce que tu as retenu de ton expérience sur le tournage de Noces ?

Plein de choses puisque c’était mon premier rôle au cinéma, j’y ai appris tout ce que je sais aujourd’hui sur le cinéma. J’y ai appris le rapport avec les autres comédiens, ce que c’est que d’avoir un acteur en face qui donne vraiment tout. Que ce ne sont pas que les acteurs et le réalisateur qui font un film, qu’il y a toute une équipe derrière et ce ne sont que des gens passionnés qui veulent tous faire un bon film ! On devient vraiment une famille alors qu’on se fréquente pendant 1 mois. Il existe un tel respect entre les équipes techniques et les acteurs, on devient très complices. C'est très intense !

Quels sont tes projets pour la suite ?

J’ai le film de Kim N’Guyen, mais je ne sais pas quand il va sortir. C’est un grand réalisateur québécois et je suis très fière d’avoir fait ce film avec lui. Il y a également la série Kaboul Kitchen, qui a débuté le 20 février et dans laquelle j’ai un rôle que j’ai vraiment adoré ! Je joue avec Simon Abkarian, qui est un de mes acteurs préférés et c’était encore une très belle équipe - comme Noces :) Je m’apprête aussi à tourner dans un court-métrage du journaliste Medhi Fikri, qui suit une journaliste-reporter de guerre. A côté je poursuis bien sûr mes études, je vais finir ma troisième année de journalisme et ensuite j’aimerais partir à Londres.

Féminisme, cinéma, tradition : On a rencontré Lina El Arabi, l'actrice de Noces - photo
Source : meltyfashion - Crédit : Jour 2 fête