Pourquoi le film Cruel Intentions a été une réelle avancée sur la sexualité libérée des femmes ?

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Cruel Intentions a fêté ses 20 ans cette année. Retour sur ce film culte qui a fait du bien à la jeune femme que je suis aujourd'hui.  

La toute jeune génération doit probablement pouffer ou lever les yeux au ciel en découvrant ces classiques qui ont refait la jeunesse de leurs aînés, avec son regard neuf, affranchi d'un certain conservatisme et d'une rigueur que notre époque (tente) de combattre avec plus ou moins d'efficacité, et pourtant. Rétrospectivement, on peut certes tiquer devant le féminisme un peu primaire d'un Sex and the City par exemple, mais il est tout bonnement impossible de nier l'impact qu'une telle série a eu sur son époque, notamment vis-à-vis des femmes. Côté cinéma, les années 90 ont en effet libéré la parole - doucement mais sûrement - autour de certains sujets comme l'émancipation des femmes, le girl power, la masculinité toxique, les représentations genrées, la stigmatisation des minorités. Et pour la jeune fille que j'étais, le film Cruel Intentions a probablement influencé, libéré et déculpabilisé ma sexualité. 

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Sorti en 1999, Cruel Intentions est une adaptation moderne du roman épistolaire de Choderlos de Laclos, Les Liaisons Dangereuses. Exit noblesse du XVIIIe, c'est dans l'Upper East Side des années 90 que les nouveaux Valmont (Ryan Philippe) et Merteuil (Sarah Michelle Gellar) se sont réincarnés. Dans le film de Roger Kumble, ils jouent des demi-frères et soeurs aux moeurs légères (et incestueux par la même occasion, autrement dit Jaime et Cercei Lannister peuvent aller se rhabiller) qui s'amusaient à pervertir de jeunes âmes pures et innocentes. Si Sebastian Valmont s'était mis en tête de séduire la pieuse et vierge Annette (Reese Witherspoon), Kathryn avait pour but de se venger d'un ex qui l'avait lâchement larguée pour une jeune étudiante, Cécile (Selma Blair) en ruinant la réputation de sa rivale. Coups bas, plans machiavéliques et dialogues piquants, Cruel Intentions avait tout du parfait teen movie, avec suffisamment de subversif, de provoc' et de scandale pour scotcher la pré-ado que j'étais

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Au milieu des comédies romantiques guimauve, des blockbusters hyper-testéronés et des teen movies ultra lisses (et très moralisateurs), Cruel Intentions sortait clairement du lot. La preuve, à sa sortie, il n'avait pas fait l'unanimité et une partie des critiques visaient son caractère immoral. Un parfum de scandale qui a participé à son succès, surtout auprès d'une jeunesse dont les désirs, la sexualité et les fantasmes étaient tus ou caricaturés. Le film a en effet été l'un des premiers à mettre en scène un personnage féminin fort et affirmé, comme celui de Kathryn. Sa morale était certes discutable mais dans une époque où les femmes étaient surtout représentées comme des victimes, des proies ou des trophées pour la gent masculine, voir Sarah Michelle Gellar camper le rôle d'une jeune femme à la sexualité débridée se jouant des hommes a forcément été libérateur. Car, au fond, dans le duo machiavélique qu'elle formait avec Valmont, c'est elle qui avait véritablement le pouvoir. Il la désirait, elle était inaccessible à ses yeux, elle était plus vile et plus maligne, bref, pour une fois, ce n'était pas l'homme qui tirait les ficelles, mais bien la femme. 

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Dans une époque où le désir féminin était romancé (la majorité des films ne le représentait pas franchement et s'attachait plutôt à le caricaturer en l'aseptisant), voir Sarah Michelle Gellar crier à Valmont quand il se refuse à elle"I want to fuck" était vraiment osé pour l'époque. Elle voulait faire l'amour, ou plutôt baiser, et elle le criait. Quant à sa jeune rivale/protégée, Cécile, il était également facile de s'identifier à elle. Jeune, innocente et inexpérimentée, elle ne connaissait rien au sexe et était pleine d'idées reçues. Idées que la société, son entourage et son éducation lui inculquaient, comme le fait de ne pas se donner "trop facilement" à un homme et de ne pas avoir "trop" de partenaires sexuels au risque de passer pour "une salope". Gauche et maladroite, être sexy et féminine ne faisait pas réellement partie de ses préoccupations et ce n'est pas en minaudant et en jouant les jeunes filles délicates qu'elle arrivait à être séduisante et attractive. Elle était grossière, écartait les jambes, allumait de façon frontale, mâchait son chewing-gum de façon peu élégante, bref, elle n'avait rien de la lolita sexy et mignonne à laquelle on est plutôt habitués.

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Slut Shaming, revenge porn, nudes, si ces termes se sont démocratisés avec le boom des réseaux sociaux et la libération de la parole des femmes (portée notamment par le mouvement #Metoo), ces pratiques douteuses avaient pourtant bel et bien leur place dans Cruel Intentions (abordées de façon certes légère et superficielle). Il aura finalement fallu 20 années et un regard d'adulte pour comprendre qu'elles n'avaient rien d'un jeu "normal", "banal" et sans conséquence et qu'elles seraient enfin dénoncées des années plus tard par un féminisme plus affirmé, plus mature, plus fédérateur. Celui que nous brandissons fièrement en 2019. 

Source : Shoko - Crédit : Columbia Pictures